David Camus


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L'Europe, un pont qui reste à bâtir


Une femme de ménage, à Alger. Un agriculteur, à Minorque. L’un des sénateurs de la ville libre de Dantzig. Un grand industriel du cinéma français. Un cantor dans une synagogue, à Kiev. Une comtesse italienne, exilée à Malte. Un armateur écossais. Un Belge, caissier général de la Compagnie du Canal de Suez, à Ismaïlia. Un Juif berbère, issu d’une tribu de nomades…
Qui sont-ils ? Mes ancêtres.
Et je n’ai pas besoin de remonter très loin pour aller jusqu’à eux. Au pire, ce sont les grands-parents de mes grands-parents. Autrement dit, des gens dont j’ai entendu parlé dès ma plus tendre enfance, et dont l’influence sur ma façon de voir le monde et de vivre mon rapport à l’Europe, et à la France, a été déterminante.
Grâce à eux je me sens, depuis ma naissance, européen. Et même plus européen que français.
Voilà en partie pourquoi j’ai eu si mal quand la France a voté « Non », l’année dernière, au référendum invitant à ratifier le traité pour la Constitution européenne. Voilà pourquoi, le lendemain de ce vote, j’ai appelé les ambassades d’Angleterre et d’Allemagne. Je voulais changer de nationalité, ne plus être français, mais anglais, comme ma grand-mère, ou allemand, comme mon grand-père.
Malheureusement, cela n’a pas été faisable. J’étais peut-être européen, mais j’étais d’abord et avant tout français – malgré moi, puisque je suis né ici, à Grasse, de père et mère eux-mêmes nés en France métropolitaine.
Quand je regarde mon passeport ou ma carte d’identité, je vois l’adjectif « française » inscrit en face de la mention « Nationalité ». Donc, je suis français. Mais quand je sors des billets de mon portefeuille (ce qui m’arrive quand même plus souvent que de sortir ma carte d’identité), que vois-je ? Des ponts, des monuments. Soit disant européens. En fait, ces ponts, ces monuments, n’existent pas. Ils ne dégagent rien de chaleureux, ne racontent pas d’histoire et sont aussi tristes qu’une ligne de chiffres au beau milieu d’un document comptable. En France, nous avons abandonné Montesquieu, Pierre et Marie Curie, Berlioz, Delacroix, etc., pour des chimères – parce que nos chères instances dirigeantes n’ont pas été capables de s’entendre sur quelles grandes figures européennes devaient orner les billets des pays ayant choisi d’adopter l’Euro.
Pourtant, de Beethoven à Cervantès, en passant par Leonard de Vinci, Vasco de Gama, Victor Hugo, et bien d’autres, il n’y avait que l’embarras du choix. C’était d’ailleurs peut-être là le problème : le choix. Trop de tout, et tellement de susceptibilités à ne pas froisser.
En ce qui me concerne, ces ponts, ces monuments, restent, comme l’Europe : à bâtir. Ils sont pour moi le symbole de ce que l’Europe est aujourd’hui. Ils viennent de nulle part et ne mènent nulle part, sinon vers notre inconscient, dont ils sont les parfaits révélateurs. Si j’avais un vœu à formuler, ce serait que l’on donne corps à ces monuments, à ces fenêtres, à ces ponts. Ce serait un symbole, bien sûr, mais tant qu’à faire, je le préfère à celui de notre impéritie – ce qu’ils sont aujourd’hui.

Encore une chose, à propos de choix. Il y a le problème des frontières – je ne parle pas ici de l’immigration (c’est un autre sujet), mais de leurs tracés.
Où et quand commence l’Europe ? Paul Valéry disait : « L’Europe commence aux Croisades. » Quand elle se heurte à un ennemi commun (l’Islam), pour une cause qui la transcende : le tombeau du Christ. C’est un point de vue. Ce n’est pas forcément le mien – mais je sais qu’il est partagé, de façon plus ou moins consciente, par bon nombre de mes concitoyens et frères européens. Cette question a pour corollaire l’interrogation suivante : « L’Europe doit-elle s’arrêter quelque part ? Et si oui, où ? »
À la Turquie ?
Cette question est importante, parce que la réponse qu’on lui donnera contribuera à mieux cerner les contours de l’Europe à venir. Il peut y avoir une Europe avec la Turquie, et une autre sans elle. Mais ce ne sera pas la même Europe. Personnellement, je pense que la Turquie fait tout autant (ou aussi peu) partie de l’Europe que l’Espagne fait partie de l’Islam – c’est une question de points de vue, bien sûr, mais étudiez la question et vous verrez qu’ils se valent.
De toute façon, le vrai défi européen, par-delà la Turquie, ou le Maghreb, ce sera la Russie. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Pour le moment, le débat s’est focalisé sur la Turquie (membre, contrairement à la Russie, de l’OCDE et de l’OTAN), et le premier ministre turc Erdogan a raison : « L’Europe ne doit pas être un club chrétien. »
Pour la très simple et bonne raison que l’Europe ne doit pas être un « club » du tout (de quelque religion que ce soit, d’ailleurs) – l’un de ces endroits où l’on entre siroter une coupe de champagne avec des copains pour y regarder danser les strip-teaseuses ; puis que l’on quitte parce que le champagne n’y est pas d’assez bonne qualité et que les strip-teaseuses ont des vergetures.
En vérité, nos frontières sont d’abord morales et culturelles. Et à mon sens, les seules façons d’en rendre compte, ou mieux, d’en tenir compte, sont :
1 – de s’y heurter (par le biais des référendums) ;
2 – de s’y adosser (par le biais du sport, des œuvres d’art et des échanges éducatifs et culturels).
Les référendums populaires, qu’ils portent sur la question de la Constitution ou de l’élargissement, sont pour moi la condition sine qua non d’une Europe réussie, qui n’a pas peur d’elle-même ni de ses propres « dirigeants », ni de ses propres « citoyens ». J’ai déjà dit à quel point j’avais été peiné par le « Non » français. Pourtant, je le préfère mille fois à un « Oui » voté par notre Assemblée nationale. De même, je trouve indispensable que sur un sujet comme l’adhésion de la Turquie à l’Europe (comme de n’importe quel autre pays, d’ailleurs), les populations européennes soient consultées.
Car, jamais, l’Europe ne doit se faire contre les Européens – quand bien même ils « voteraient mal » ; ou les Européens la déferont – et ils auront raison. Et ce sera la guerre civile.
Or, pour l’instant – faute d’une meilleure définition – les Européens sont l’ensemble des citoyens des 27 (et bientôt 28) pays membres de l’Union européenne, et pas seulement leurs députés et représentants.
Bien sûr, mon rêve d’Europe ne se fera ni à coup de décret, ni de référendum. Il ne se fera que dans le temps – un temps à la mesure de l’Histoire, dont l’unité est la génération. Et alors ? Parmi les Européens les plus convaincus, mais aussi les plus pressés, il y avait Adolf Hitler et Napoléon.
L’Europe, comme toutes les œuvres d’art ambitieuses, est aussi une affaire de patience – mais à force de travail et de volonté, et avec un peu de chance, qui sait ? Peut-être ma fille et moi mourrons-nous européens ? Bien plus important, peut-être ses enfants, ou petits-enfants, naîtront-ils européens ? C’est en tout cas mon vœu le plus cher.


(© David Camus, mai 2006. Tous droits réservés.)

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Mise à jour le 09 juil 2014 - Rédacteur David Camus - Hébergement Amen - Conception jiga.fr | contact@david-camus.com

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