David Camus


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Regard sur la crise des banlieues

DU SENTIMENT A LA RAISON


Aux anonymes sans cagoule


« La révolte ne va pas sans le sentiment d’avoir soi-même, en quelque façon, et quelque part, raison. »
(Albert Camus, L’homme révolté.)




Les événements qui ont eu lieu au cours du mois de novembre 2005 dans les banlieues françaises suscitèrent, et suscitent encore, de nombreuses réactions, en France comme à l’étranger.
Et si la façon de présenter cette « crise » évolua par la suite, journaux et télévisions du monde entier commencèrent tout de même par montrer tour Eiffel en feu et carte de France avec animations d’incendie clignotant çà et là, comme autant de lumières sur un sapin de Noël. On avait l’impression d’être en guerre.
Ce n’était pas le cas.
À l’inverse de Louis XVI qui demandait (à la veille de la Révolution française) si c’était une révolte et à qui le duc de La Rochefoucauld-Liancourt répondait : « Non, sire, c’est une révolution », en France, alors que le monde entier s’interrogeait : « Est-ce une Révolution ? », nous répondions : « Non, chers amis, touristes et investisseurs, ce n’est qu’une révolte. »
Mais « une révolte » ce n’est quand même pas rien, et dans ce contexte deux choses m’ont frappé.
Tout d’abord, les vives réactions que ces événements ont suscitées à l’étranger et bien sûr en France. Enfin, la difficulté que la plupart des commentateurs ont eue (et ont encore) à s’accorder sur ce qui déclencha cette crise, sa signification et les remèdes à lui apporter.

Le feu aux poudres ?

Pourquoi les incendies de centaines de voitures, poubelles et édifices publics ou privés dans les banlieues françaises ont-ils fait la Une de la plupart des journaux étrangers ? Pourquoi, en France, avons-nous ressenti autant de colère, au fur et à mesure que les jours passaient et que le décompte des voitures brûlées la nuit précédente remplaçait aux actualités le nombre de soldats américains morts en Irak ? Pour trois raisons au moins.
La première, c’est qu’il s’agit d’une crise qui s’inscrit malgré elle – dans l’inconscient mondial, et, surtout, occidental – dans la continuité du 11 septembre 2001. Nous autres, Occidentaux, avons le sentiment (à tort ou à raison) que l’Islam est en guerre contre nous. Aussi, lorsque des jeunes gens, présentés ou perçus comme étant, pour la plupart, issus de l’immigration maghrébine et africaine, s’attaquent en masse à des biens et à des personnes représentatifs de nos sociétés (maternelles, pompiers, pour ne citer qu’eux), ce sont toutes les démocraties qui se sentent attaquées, trahies.
Pourtant, il y a loin des grottes d’Al-Qaida aux caves de la Cité des 4000. Mais c’est plus fort que nous : nous vivons depuis si longtemps avec la crainte du terrorisme et l’idée que des « Islamistes » veulent nous faire la peau, que le lien s’effectue, presque à notre insu.
Nous sommes tellement hantés par la peur du déclin et par l’idée de la mort (vieillissement de la population, chute de la natalité, perte d’influence des démocraties occidentales sur le reste du monde, crise économique…), que lorsqu’un événement met en relief nos craintes, nos faiblesses, nous avons peur et surréagissons. Peu importe ce que la raison nous dit, c’est le sentiment qui l’emporte.
Et ce sentiment – c’est mon deuxième point – nous dit aussi que Rome est tombée, victime de l’ennemi intérieur. Ce sont les barbares qu’elle avait intégrés qui ont causé sa perte. Et ces « barbares », qui contribuèrent pourtant à sa richesse et à sa gloire, ont comme un air de ressemblance avec nos « beurs » et « blacks » des banlieues. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrivait Paul Valéry peu après la Première Guerre mondiale. Depuis que je suis né, j’ai l’impression d’être en sursis. J’ai l’impression de quelque chose d’inéluctable : la mort est là, qui nous guette, peut-être pas pour demain, mais certainement pour bientôt. La France ne verra pas la fin du siècle. L’Europe, peut-être pas. Ce sentiment porte un nom, « sinistrose », et des « déclinologues » l’analysent à l’envi dans toutes sortes d’ouvrages et sur les plateaux télés. Il ne s’agit pas ici pour moi de dire s’ils ont tort ou raison, simplement de reconnaître que cette question fait aujourd’hui partie du paysage médiatico-intellectuel français.
Ainsi, qu’on le veuille ou non, l’ombre de la mort plane au-dessus de nos têtes. Et cette ombre a été d’autant mieux mise en valeur qu’elle s’est manifestée en France, le pays des Lumières. C’est mon troisième point. Le contraste entre l’image que la France cherche à donner d’elle-même (un pays où les gens sont libres et égaux, solidaires les uns des autres et animés par un souci d’humanisme, une terre multicolore, riche de ses DOM-TOM) et celle qu’elle a effectivement donnée (un pays où des gens souffrent, sont exclus des grands mouvements de la société et marginalisés à la frange des villes) était trop important pour qu’on ne le remarque pas. Par ailleurs, il y avait aussi, je crois, un certain plaisir à regarder souffrir la France. Elle n’a pas voulu aller en Irak ? L’Irak est allé à elle. La France, terre des Intellectuels, toujours prête à donner des leçons aux autres, a aussi – comme Israël – ses jeteurs de pierre et ses territoires occupés.
Ces événements nous disaient : « Vous pensiez pouvoir vous tenir à l’écart de la guerre et de la violence ? Vous aviez tort. »
Ainsi, notre pays recevait une fessée déculottée et le monde entier regardait, ébahi, la France entière se faire humilier sans trop savoir quoi en penser tout en souriant (pour certains) à demi. Seulement, il était trop facile de se contenter de sourire depuis Washington, Madrid, Varsovie, Rome ou Londres de cet affront subi par la France, car il n’était pas dit, qu’un jour, Londres, Rome ou Madrid ne le subiraient pas à leur tour. Au fond, la souffrance de la France était le miroir de la souffrance des Américains en Irak, quand la France jubilait secrètement de leurs déboires, jusqu’au moment où – la crise s’installant de manière durable et des attentats frappant Madrid et Londres – nous nous sommes aperçus que, cette crise, nous allions devoir en payer le prix, de toute façon, nous aussi.
Le sentiment général, au fond, c’était que cette « révolte des banlieues » nous ne l’avions pas volée.
Mais, la France est aussi, comme on le sait, le pays de la Révolution.
Et, en tant que pays abritant la première communauté d’origine musulmane en Europe, à l’heure où l’on discute de la future entrée de la Turquie dans l'UE, où des centaines d’immigrés clandestins se jettent sur les grillages de Ceuta et de Melilla dans l’espoir d’atteindre l’Espagne (et à travers elle, l’Europe et ses richesses), la France incarne un symbole (l’ouverture aux autres, une « terre d’asile »), et une question : jusqu’à quel point les démocraties européennes peuvent-elles s’ouvrir aux autres, à leurs valeurs, sans se perdre elles-mêmes ?
Ajoutez à cela l’affaire du voile (interdit à l’école et dans les lieux publics en France) et le « Non » français à la Constitution européenne, et vous obtenez un cocktail explosif, un savoureux mélange de thèmes propres à réjouir pendant des années des centaines de chercheurs et d’intellectuels français en mal de sujet.
D’ailleurs – j’en suis l’exemple même –, nous avons déjà commencé à nous emparer de celui-ci, pour nous étriper sur ce que nous aimons tant (les idées) et débattre des causes de cette crise, de sa signification, et de ce qu’il faut changer pour qu’elle ne se reproduise pas.

Le temps des métaphores

Un bref rappel des faits s’impose. Le 27 octobre 2005, deux jeunes habitants de Clichy-sous-Bois trouvent la mort dans un transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés pour échapper à des policiers qui, croyaient-ils, les poursuivaient. Étaient-ils ou non effectivement poursuivis ? Au moment où j’écris ces lignes, l’affaire n’est pas encore réglée. Toujours est-il que dans les heures qui suivent leur décès, des jeunes gens en colère descendent dans les rues du quartier où ils vivaient. Là, ils mettent le feu à plusieurs voitures et jettent des pierres aux pompiers venus éteindre les incendies : première nuit d’émeute. Une vingtaine d’autres suivront, pour un total de 9000 voitures – dont 1400 dans le seul département de la Seine-Saint-Denis – et plus d’une dizaine de bâtiments en tous genres (publics et privés) incendiés. En tout, 250 millions d’euros de dégâts !
Question : qu’est-ce qui a déclenché cette crise ?
Parmi les nombreuses explications apportées, on a pu, notamment, entendre l’historienne Hélène Carrère d’Encausse (mais elle n’est pas la seule) mettre en cause la polygamie, le premier ministre turc Erdogan expliquer que cette crise avait été provoquée par le refus de la France d’autoriser le port du voile (entre autres signes religieux distinctifs) dans les lieux publics (école, administration…), etc. Mais on a surtout entendu un formidable concert de voix (dont celle du brillant sociologue et démographe Emmanuel Todd) reprocher au ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, d’avoir jeté de l’huile sur le feu en traitant (le 25 octobre) les jeunes banlieusards de « racailles », après avoir parlé (en juin) de nettoyer les cités au « Kärcher ».
Cette dernière explication retiendra mon attention, parce qu’elle est celle dont on a le plus débattu – celle, à mon avis, qui est la plus représentative de l’hystérie qui a saisi la France, ses intellectuels et ses banlieues, au cours de cette crise.
En ce qui concerne le « Kärcher », qu’un homme politique de l’importance de Nicolas Sarkozy (ministre de l’Intérieur, chef d’un des principaux partis politiques français) l’utilise témoigne parfaitement, sur ce sujet, de son immaturité politique. On l’aura compris, il s’agissait d’une métaphore. Personne n’a jamais cru que Nicolas Sarkozy viendrait pour de vrai avec un Kärcher nettoyer les banlieues. Une métaphore donc. Très bien. Mais de quoi ? De quelque chose de beaucoup plus violent, et qui m’a immédiatement fait penser à la phrase de Vladimir Poutine à propos des Tchétchènes, qu’il envisageait d’aller « buter jusque dans les chiottes ». Le Kärcher est la métaphore de la mitraillette, de l’épuration ethnique. Ce n’est pas un mot neutre. Il est lourd de sens, surtout dans la bouche d’un ministre de l’Intérieur. Et si ce n’est pas le cas, alors j’aimerais bien que celui-ci nous explique concrètement ce qu’il entendait par « Kärcher » quand il parlait de « nettoyer les banlieues », ou qu’il arrête de faire de la poésie.
Pour moi, nous étions en plein populisme à visée électorale (Sarkozy est candidat à l’élection présidentielle de 2007). D’ailleurs, je rapprocherai ce « discours » des propos du président iranien Ahmadinejad quand il parle d’Israël comme d’une « tumeur » à rayer de la carte. Sauf que Nicolas Sarkozy, lui, n’a jamais envisagé d’annihiler les banlieues, mais plutôt de les « nettoyer au Kärcher »… Cette métaphore était pour le moins puérile. Cependant à l’époque (en juin 2005) les choses en étaient restées là. Mais Nicolas Sarkozy étant un homme politique particulièrement médiatisé, ses propos sont souvent relayés par les télés, radios, journaux… Ajoutez-y un élément exceptionnel (la mort particulièrement horrible de deux adolescents – des gamins ! – dans un transformateur EDF), la violence au quotidien dans les banlieues, l’absence de paroles de compassion (un simple « c’est affreux ce qui s’est passé », plutôt qu’un « c’étaient des cambrioleurs » aurait, peut-être, suffi) et vous obtenez ce qui ne pouvait manquer de se produire : une crise majeure. Mais ne rêvons pas : Sarkozy n’en est pas responsable. Malheureusement, le problème est ailleurs. Sarkozy ne l’a pas inventé. Il existait avant lui, et perdurera après.
Deux jours avant le début de cette crise, le 25 octobre, Nicolas Sarkozy – toujours lui – en visite dans une banlieue (à Argenteuil) répond aux propos d’une habitante en colère. Celle-ci est excédée par les exactions de certains jeunes gens de son quartier, et Sarkozy lui fait part de son intention de la débarrasser – elle et les autres habitants des banlieues – de la « racaille » qui leur pourrit la vie. Que je sache, à aucun moment Sarkozy n’a qualifié l’ensemble de la jeunesse de « racaille ». C’est d’ailleurs peut-être là le problème.
Il y avait d’une part « la jeunesse », et de l’autre « la racaille ». Un fossé se creusait. Une première séparation s’opérait. Or l’une des caractéristiques, me semble-t-il, de la jeunesse des banlieues est de faire corps. Envers et contre tout, pour le meilleur et pour le pire.
Cela dit, il y a bien une jeunesse (vivant dans les banlieues) qui se qualifie souvent elle-même de « racaille ». D’ailleurs, quelques jours avant cette crise, un ami m’avait fait cadeau d’un badge portant en noir sur fond rouge (les couleurs ne sont pas anodines) une phrase d’un des plus célèbres rappeurs issu de la banlieue (Joey Star, du groupe NTM). Cette phrase disait : « Le roi est mort, vive la racaille ! » Ce même chanteur appelait dans ses chansons à « foutre le feu », à aller « à l’Élysée brûler les vieux » et à envoyer « la République brûler au bûcher »… Nous étions en 1995, et l’album (Paris sous les bombes) était… excellent ! (D’ailleurs, même cette chanson était géniale.)
Les provocations ne sont donc pas nouvelles, et à ce jeu les deux camps (jeunes habitants des banlieues/représentants des forces de l’ordre) sont à égalité. La police, en effet, a plus que sa part de mensonges et de provocations – mais il ne s’agit pas là de savoir qui a « provoqué » le plus ou le premier, car dans ce domaine tous ceux (de droite, de gauche, flics, jeunes des banlieues, bourgeois…) qui se sont sentis provoqués sont dans le même panier. Je ne crois pas que certains aient plus le droit que d’autres de « s’être sentis provoqués »…
En fait, il s’agit de faire face à un problème, qui – même s’il trouve son expression la plus brutale dans nos banlieues – est avant tout celui de la violence en société. Dans notre société. Car ces jeunes, qu’on le veuille ou non, ce sont les nôtres.
Et ce problème, il s’agit d’y faire face raisonnablement, en gardant la tête froide et sans se laisser déborder par ses sentiments. Ce qui ne veut pas dire les ignorer.
Revenons à l’expression « racaille ». Je ne sais pas pourquoi, mais je n’arrive pas à m’ôter de la tête cette phrase : « Il n’y a que la vérité qui blesse. » Les adultes la disent souvent aux enfants, qui se la disent souvent entre eux. Le but étant d’apprendre à répondre aux provocations autrement que par la colère, l’agressivité. Au fond, dans ces circonstances, le coup de poing signifierait « c’est vrai », quand l’absence de réponse, ou un haussement d’épaules, voudrait dire : « Cause toujours… »
Si ces jeunes hommes se sont sentis blessés, attaqués, par le ministre de l’Intérieur, eh bien c’est qu’il y avait peut-être du vrai dans ses propos. Mais n’oublions jamais qu’ils avaient le choix de la réponse. D’ailleurs, ils l’ont toujours : le débat n’est pas clos. Ils peuvent répondre en musique, en peinture, en littérature, avec tout ce que l’art permet de créer et d’apporter comme réponse à l’injustice, au désarroi ; ils peuvent répondre en travaillant et en réussissant dans la société ; ils peuvent même ne pas répondre du tout. Au bout du compte, existent mille et une bonnes façons de répondre, et nous les verrons certainement éclore au fur et à mesure que les années passent. Malheureusement, certains d’entre eux ont choisi de répondre, dans un premier temps (et uniquement ?), par la violence – comme si celle-ci était leur seul discours, leur seule façon – actuellement – de s’exprimer. Leur seul vocabulaire.
Et cette réponse, malheureusement, donne raison à Sarkozy.
Oui, il s’agit bien de « racailles ». Nous le savons maintenant. Ils nous l’ont dit eux-mêmes et il serait malvenu, de ne pas les croire.
Dans la plupart des interviews que la télé donnait de ces jeunes gens, ils étaient bien incapables de dire pourquoi ils étaient en colère et ce qu’ils voulaient. Ils demandaient du respect – et foutaient le feu à des maternelles, jetaient de l’essence sur une handicapée, tuaient à coups de poing un retraité et lançaient des pierres sur des pompiers…
Ils se disaient provoqués, et provoquaient à leur tour.
Devant tant de violence, la colère commença à s’installer en nous, simples téléspectateurs, lecteurs de journaux et auditeurs de France Info. Puis cette colère se doubla de plusieurs autres colères. Non plus simplement celle causée par le spectacle de la violence dirigée contre ce à quoi nous tenons (écoles, pompiers) ; mais colère devant le silence de l’État, qui paraissait ne pas prendre la mesure des événements. Colère enfin contre soi-même ou ses proches, quand certains d’entre nous se mirent à éprouver des sentiments qu’ils croyaient « de l’autre camp » : c'est-à-dire n’appartenir qu’aux militants et électeurs du Front National. Colère de beaucoup d’entre nous, quand il sembla qu’on n’avait pas le choix : on était soit du côté des « casseurs », soit de celui des « policiers ». Alors, quand on en vient à éprouver des sentiments considérés comme « tabous », je comprends qu’on ait honte et qu’on soit en colère – désirant ardemment le retour à une situation où l’on pourra de nouveau suivre une ligne morale faite « d’amour et d’eau fraîche »… Une morale de confort où l’on a, forcément, le beau rôle.
Car, en vérité, que se passait-il ? Ce n’était pas seulement à la violence dans les banlieues qu’il fallait répondre. C’était d’abord à la souffrance des Français. Riches ou pauvres, habitants des villes, des campagnes ou des banlieues, et qui tous avaient mal à la France, et qui tous souffraient de voir que cette douleur n’était apparemment partagée ni par le gouvernement, ni par le chef d’État.
Le gouvernement semblait dire : « De toute façon, des voitures brûlent toutes les nuits ; alors pourquoi s’inquiéter ? Ce n’est qu’une émeute comme les autres. » D’ailleurs, le silence du gouvernement est extrêmement éloquent sur ce qu’il sait et que nous ne savons pas. Il nous dit à quel point la violence est banale dans les banlieues. Le roi était nu, et pour une fois le peuple en voyait les parties honteuses : non pas seulement les banlieues, mais la violence au quotidien dans les banlieues. Ce qui était moins banal, c’était la médiatisation de celle-ci. Toujours est-il qu’un pays devenait fou, fou de voir les premiers de ses élus à ce point coupés de lui (quand les maires revenaient sur le devant de la scène), à ce point ne pas tenir compte de ses sentiments – quand bien même ceux-ci relevaient de l’irrationnel.
Sous les yeux de tous les Français, la France se faisait humilier et le gouvernement ne réagissait pas.
Colère, souffrance et peine commencèrent à s’entremêler. Et alors que le gouvernement se taisait, les médias – français, puis du monde entier – se mirent à parler, et à parler de plus en plus.
Assez vite, il devint évident – y compris pour les télévisions, qui au début étaient très anti-Sarkozy mais dont l’attitude changea lorsque leurs équipes de reporters se firent à leur tour caillasser – que l’excuse de la provocation ne tenait pas. On peut se sentir provoqué et se mettre en colère un jour, deux jours. Pas sept. On peut se sentir provoqué, et ne pas foutre le feu à la voiture de ses voisins, à la maternelle de ses petits frères et sœurs.
Si la provocation sert d’excuse à la violence, alors on excusera les policiers passant à tabac les jeunes qui les ont (soi-disant) provoqués. Si la provocation sert d’excuse, il n’y a plus de limites à la violence, et plus personne n’est coupable. Si la provocation sert d’excuse, on a droit au Kärcher.
Alors ? Comment expliquer cette violence ? D’ailleurs, peut-on jamais l’expliquer, la comprendre ? Je crois, pour ma part, qu’il y a des violences inexplicables, qui n’ont d’autres raisons qu’elles-mêmes, et qui se nourrissent d’elles-mêmes, grandissant à la façon des feux de forêts qu’on laisse brûler. Je crois à la violence parce que c’est con. Je crois à la violence parce que c’est bon. (Le « C’est con, mais c’est bon » était d’ailleurs, ironiquement, l’une des raisons avancées par certains intellectuels français – Patrick Besson et Corinne Maïer en tête –, pour justifier leur refus d’approuver le traité instituant une constitution européenne.)
Ainsi, les images des voitures incendiées au cours de la première nuit ont-elles produit, à mon avis, celles de la deuxième nuit, qui à leur tour produisirent celles de la troisième nuit, etc., comme dans un jeu vidéo, où l’on grimpe de niveau en brûlant toujours plus de voitures dans toujours plus d’endroits. Un jeu vidéo dont les scores étaient présentés, commentés, tous les soirs au 20h. Tout cela créant une surenchère et une excitation à laquelle il aurait fallu répondre immédiatement, et avec autorité.
Ce qui n’a pas été le cas. Ce qui ne l’est toujours pas. Ce qui ne l’était pas non plus AVANT que ces émeutes ne soient médiatisées. Or, encore une fois, le problème est grave. Et son actualité ne date pas d’hier…
Alors que les appels, de la part des élus municipaux (de droite comme de gauche), au couvre-feu se multipliaient, il a fallu dix jours pour que le gouvernement se décide à ressortir du placard la fameuse ordonnance de 1955 autorisant les préfets à les mettre en place.
Au bout d’une dizaine de jours, le calme revenait.
La France reprenait ses esprits, et s’interrogeait : « Que s’est-il passé ? »

Acteurs du réel

La crise qui a eu lieu était donc à la fois banale – en temps normal, pas une nuit sans qu’en moyenne 8 ou 9 voitures ne brûlent dans les banlieues françaises – et exceptionnelle : par sa durée (une vingtaine de jours), par son étendue géographique (274 communes touchées), par son intensité et – surtout – par sa médiatisation.
Mais peut-on parler pour autant de révolution ?
Non.
Malheureusement, si j’ose dire, non.
Car quel courage faut-il pour s’attaquer à une poubelle ? à une école ? à une voiture ? à une handicapée ? à un retraité ? Très peu, je le crains. Tout cela faisait désordonné, tout cela faisait un peu « caprices d’enfants pourris gâtés »…
Et quel courage faut-il pour entreprendre une vraie révolution, s’attaquer à changer la société en profondeur, inscrire son action dans la durée ? Beaucoup. Un courage (et une volonté) dont ces jeunes gens n’ont en tout cas, à mes yeux, pas fait preuve.
Plus simplement, quel courage, quelle volonté, faut-il pour s’attaquer à sa propre vie ? Se prendre en mains ? Se lever le matin pour aller travailler à l’école, à l’usine, au bureau ? Se forger un avenir ? Ne pas se laisser aller ? Un courage et une volonté énormes, que beaucoup d’entre nous n’ont pas. Sauf que dans la plupart des cas, la société – et/ou l’entourage, la famille – répondent présents, et qu’ainsi les conséquences de ce manque de courage sont atténuées. Aujourd’hui, en France, pour nombre de mes concitoyens, il est possible de vivre une vie douillette et de mourir sans avoir été braves. Grâce à nos ancêtres, nous avons moins besoin de nous battre pour trouver un toit, un travail et de quoi manger. Bien que cette situation soit en train de changer – rapidement, nous le savons – cela nous paraît quand même normal. Mieux, cela nous paraît dû, alors que la mondialisation et les efforts inouïs de la Chine, de l’Inde et du Brésil (entre autres) ne cessent de nous dire le contraire : la vie est un combat permanent. Mais ce qui est « normal » pour nous autres bourgeois est un « normal » souvent inaccessible à ces jeunes des banlieues ; et d’autant plus inaccessible que la mondialisation les en écarte à toute allure – éloignant toujours plus la Courneuve de Pékin alors que Pékin se rapproche de Paris. Ils savent que, contrairement à nous autres – habitants des grandes villes et « descendants de Vercingétorix » –, ils n’auront pas la possibilité de vivre en lâches et dans le confort. Ils savent qu’ils sont condamnés au courage et à l’audace s’ils veulent réussir. Car dans le cas de ces jeunes gens, il faut bien reconnaître que leurs premiers réconforts se trouvent plutôt du côté de la bande en bas de l’escalier, leurs principaux modèles du côté du caïd du quartier, voire de Ben Laden (ou des deux). Tout les attire vers le « côté obscur de la force », plus simple, plus rapide… Surtout, moins douloureux. Celui d’entre eux qui trouverait la force de ne pas succomber serait… un héros ! Mais en même temps une tache, une anomalie qu’il faudrait rapidement écraser car sa simple existence, le fait qu’il soit possible de s’en sortir, est insupportablement douloureux pour ceux qui sont restés englués. Celui ou celle qui s’en « sortirait » serait probablement cloué(e) au pilori par ceux qu’il (ou elle) aurait « abandonnés ».
Cette crise est d’autant plus triste, elle me fait d’autant plus mal, qu’elle est marquée par le sceau du désespoir, de la lâcheté, de la bêtise et de l’absurde. Pas un visage, pas une revendication, pas un slogan – rien qu’une colère aveugle, ivre d’elle-même, cassant pour casser. Je les aurais voulus plus audacieux. Quel gâchis !
Ces jeunes gens avaient-ils envie de changer la société ? Je ne le crois pas. D’ailleurs ils l’aiment, la société de consommation. Ce dont ils souffrent, c’est d’en être exclus, et leur « mouvement » n’a jamais eu pour objet de la remettre en question. Ce n’est pas du travail qu’ils veulent, mais des chemises Lacoste et des BMW. Au fond, ils sont comme la plupart des gens, comme vous et moi – ou plutôt, ils voudraient l’être, tellement que c’en est douloureux. Ils sont l’exact reflet de notre société. Ils sont ce que nous méritons. Et leur action semble nous dire : « Je n’ai pas le droit à ma part de gâteau ? Alors il n’y aura de gâteau pour personne ! » Et peu importe si le gâteau est empoisonné puisqu’il est si appétissant – d’ailleurs, c’est dit à la télé ! Cela étant, je comprends fort bien leur état d’esprit : quand on se sent perdu, exclu, condamné dès son plus jeune âge à une vie de galère par une société qui vous crache à la gueule, il est plus que normal d’avoir envie d’entraîner dans son propre naufrage la société qui vous maintient la tête sous l’eau. C’est une réaction, je ne dirai pas saine, mais on ne peut plus logique. Je les comprends.
Mais les comprendre ne veut pas dire leur donner raison, et encore moins les excuser.
Et s’il fallait faire un affreux résumé de ce qui s’était passé, que dirais-je ? Que j’ai vu les enfants des cités poubelles, ceux que notre société de (sur)consommation met au rebus, foutre le feu à des poubelles.
Enfants poubelles mettant le feu à d’autres poubelles (en plastique, cette fois). Autrement dit, un suicide. Ou une métaphore de suicide, si vous préférez.
Ces jeunes gens, ai-je entendu dire, il faut leur « donner » du travail.
Mais du travail, ils en ont (ou en tout cas ils en avaient) : à l’école. Le font-ils ? L’ont-ils fait ? Travailleront-ils lorsqu’il s’agira de répondre à un client, à un patron, plutôt qu’à un professeur ? Peut-être. Mais tout dans leur attitude crie, et crie très fort, le contraire. La plupart des jeunes gens arrêtés par les forces de l’ordre étaient des mineurs. Est-ce l’absence de perspective qui les a fait descendre dans la rue, mettre le feu à des poubelles ? Je ne crois pas.
Je crois surtout que, pour une fois, ces gamins étaient les acteurs du réel. Et du réel non seulement français, mais aussi mondial. Ils faisaient l’actualité. Tous ensemble ! Le monde entier parlait d’eux, plusieurs milliards d’yeux étaient braqués sur eux. C’était leur quart d’heure de gloire, leur semaine de célébrité. Et s’ils foutaient le feu à des maternelles, c’est justement parce que c’était absurde. Idiot. Choquant. Dans leur logique, il était important de frapper là où ça faisait le plus mal, là où la société française se sentait la meilleure, la plus à l’abri, la plus généreuse, la plus irréprochable : pompiers, maternelles, handicapée, retraité, agences ANPE… Il s’agissait de dire : « Bas les masques ! Vous vous croyez bienveillants ? Attentifs ? Eh bien non, vous ne l’êtes pas. Car votre soi-disant générosité ne m’a jamais sorti du pétrin. »
Je m’étonnais presque de n’avoir vu ni maisons de retraites ni crèches, ni hôpitaux brûler. Cette logique, il faut le signaler, est la même que celle des mouvements terroristes. On ne cause pas de terreur si l’on est raisonnable. Malheureusement, notre monde est ainsi fait que, alors que ces jeunes gens pensaient imprimer leur marque sur la société, c’était les médias qui – déjà – les ingurgitaient pour mieux les digérer et les vomir sous forme d’actualités, entre deux écrans de publicité.
Une voiture brûlée ? L’Oréal, parce que vous le valez bien. Une maternelle incendiée ? Vivagel, bien sûr !
Ces jeunes gens et leurs poubelles sombreront rapidement dans l’oubli, parce que le monde a d’autres soucis, et qu’en matière de spectacle les médias (la télé, surtout) aiment la nouveauté. D’ailleurs, on commence déjà à les oublier – et ce n’est pas les quelques livres parus sur ce sujet qui y changeront quoi que ce soit. Même en France. Et puis, en ce qui concerne les révolutions, la France a montré qu’elle n’avait de leçons à recevoir de personne et qu’elle avait déjà fait mieux. Entre prendre la Bastille, guillotiner un roi et foutre le feu à une poubelle et tabasser un retraité… On sait lequel est le plus audacieux, le plus éloquent. Lequel a le plus de valeur. Autrement dit, entre l’original et le remake, comme souvent, c’est l’original le meilleur… Ainsi, même dans la révolte, ces jeunes gens n’ont pas su briller. Ce mouvement est resté à leur image : chaotique, anonyme, abscons. Je ne peux m’empêcher de ressentir une peine immense pour eux. Lorsque, dans les derniers jours, il était question qu’ils « montent » à la capitale pour « foutre le feu à la tour Eiffel », qu’avons-nous vu ? Rien. Alors voilà, ce n’était que cela : des poubelles tapant sur d’autres poubelles. Autrement dit, rien d’intéressant. Les médias en parlent si cela peut déboucher sur quelque chose de croustillant (l’Elysée en feu, par exemple), mais sinon… Cette crise a déjà rejoint l’éventail des autres produits que notre société fabrique à foison, et s’est vue doctement estampillée : « Vu à la TV ! »
Quelle pitié, quelle tristesse.
Dieu que j’ai mal au cœur.
Qu’il est loin le temps des Gavroche, des Rosa Luxemburg, des Martin Luther King et des Dany le Rouge !
Nous sommes au temps des cagoules et de l’anonymat, au temps des caméras de surveillance, au temps des logiciels de reconnaissance faciale. Il y avait autrefois les chemises noires, les chemises brunes… il y a maintenant les « chemises Lacoste ». Quel paradoxe, que ces jeunes qui souffrent du manque de reconnaissance, et se cachent derrière leur capuche, leur cagoule. Ils réclament du respect, mais le réclament cagoulés. Comme si l’on pouvait respecter une cagoule ! Ainsi, la racaille c’est la poubelle aux anonymes, une poubelle où l’on trouve pêle-mêle cagoule, capuche, batte de base-ball et crachats, et d’où sont absents identités et vocabulaires.
Mais notre société est ainsi faite que, pour bien des personnes, vivre anonyme est une souffrance ; comme s’il n’y avait de salut que dans la célébrité. Comme s’il n’y avait de bonheur que dans la possession d’un téléviseur à écran plat, d’une super voiture de sport et d’un passage à la Star’ Ac…
Ces jeunes se sont donné le premier rôle. Je sais qu’ils voudront le reprendre, sentir à nouveau le frisson d’être à la Une des journaux, faire parler d’eux à la télé… Pour cela, deux voies existent, et je pense que le temps nous montrera que les deux auront été également empruntées. L’une, plus facile, plus rapide, passe par toujours plus de violence (comme dans les films : il y aura plus d’effets spéciaux dans le prochain, et le budget aura « explosé » !) ; l’autre, plus longue, plus difficile, passe par des études, le travail, et l’absence d’apitoiement sur soi… Je sais que beaucoup ont emprunté, empruntent et emprunteront cette seconde voie. C’est à vous, à nous, à moi, à eux surtout, de faire en sorte qu’ils soient les plus nombreux.
Malheureusement, je crains que dans l’espèce de folie à laquelle j’ai assisté ces dernières semaines, la première voie ne soit la plus empruntée : l’affrontement contre les forces de l’ordre devient une sorte de rite de passage, et le séjour en prison a valeur de diplôme – plus ou moins prestigieux en fonction de l’infraction commise et de la durée de la peine.
Est-ce normal ? Non. Mais cela peut le devenir pour une partie de ces jeunes gens.
Alors ? Que faire ?
La majorité des personnes, en France, souhaite la paix. Nous préférons l’amour à la détestation. En tout cas, nous sommes nombreux à penser que la paix (sociale) doit être partagée par le plus grand nombre, et ne se fera que si elle est partagée par le plus grand nombre – autrement dit, que si ces jeunes trouvent leur place dans la société.
Une place qui leur permettra de grandir et de se réaliser comme n’importe quel Français moyen, même si cela veut dire vivre et mourir en lâche en demandant à l’État (« Providence », forcément) de subvenir à tous nos besoins, de sécher nos larmes et de changer nos couches…
Pour résumer : eux aussi ont le droit de vivre et de mourir comme des beaufs.

République ou Démocratie ?

Vous l’aurez compris, plus que les événements proprement dits, ce sont les réactions qu’ils ont suscitées qui ont retenu mon attention.
Et parmi ces réactions, celles portant sur les solutions à apporter à cette crise. D’une manière générale, elles étaient de deux sortes, que j’appellerai celles de la « main tendue » et celles du « poing fermé ».
Je commencerai par passer en revue certaines des solutions de la première sorte (qui comprennent, entre autres, le souhaitable rétablissement de la police de proximité), et notamment celle de la « discrimination positive ». Si j’ai bien compris, la « discrimination positive » consiste à réserver un certain nombre d’emplois, de logements, à des individus qui – en raison de leur appartenance à une minorité (ethnique, religieuse, etc.) – n’ont pas les mêmes chances de trouver un travail, d’accéder au logement, que la majorité des citoyens du pays qu’ils habitent et dont ils ont la nationalité. Autrement dit, il s’agit de rétablir l’équilibre – d’instaurer des « quotas ». Les Français, si attachés à leur culture, connaissent bien les quotas, qui leur permettent de voir à la télé des émissions et des séries produites chez eux, et d’écouter à la radio des chansons françaises. Sans quotas, nous explique-t-on, la culture française disparaîtra, anéantie par la puissance de frappe culturelle et commerciale anglo-saxonne. Il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé en Italie, en Angleterre ou dans d’autres pays. Bon. Mais ce qui m’a frappé, c’est qu’autour de cette question de la discrimination positive, des individus prônaient que l’on tienne compte de l’origine des personnes habitant les banlieues (dans certains cas, maghrébine ou africaine), tout en demandant, dans le même temps, que l’on cesse de dire que les jeunes gens à l’origine des heurts étaient d’origine maghrébine ou africaine. Ce sont, disaient-ils, « des Français comme les autres ». Très bien. Je suis d’accord. Mais ce que je ne comprends pas, c’est comment on peut dans un cas – quand il s’agit d’obtenir un logement ou un travail – demander qu’on tienne compte des origines (maghrébine ou africaine) d’une personne ; et dans l’autre, quand il s’agit d’évoquer la violence dans les banlieues, réclamer qu’on la passe sous silence ? Faut-il comprendre que ces jeunes gens sont français quand ils cassent et d’origine maghrébine ou africaine quand ils cherchent du travail ou un toit ?
Il y a là une subtilité qui m’échappe, et qui a échappé à plus d’un.
J’ai le même problème avec les critiques adressées au recours à la loi de 1955 : « C’est encore une provocation ! Cette loi avait jadis été utilisée contre des Algériens ! », nous a-t-on expliqué. Mais si ces jeunes gens sont – ce qu’ils sont, effectivement – des Français comme les autres, où est le problème ? Et quand bien même ?
L’amalgame est fait, mais, curieusement, il est d’abord fait par ceux-là mêmes qui le dénoncent.
En revanche, renforcer les moyens de l’éducation nationale (« Ouvrir une école, c’est fermer une prison », disait Victor Hugo – je cite de mémoire), casser les groupes, permettre (fût-ce à travers la discrimination positive, oui) aux jeunes Français issus des banlieues de trouver un emploi, autrement dit leur rendre la possibilité, fût-elle illusoire, d’un AVENIR – oui, tout cela me paraît bon et nécessaire.
Mais on ne peut pas obliger quelqu’un à s’insérer dans une société, ni à la respecter. Je n’aimerais pas moi-même être contraint d’aimer la France. Mieux vaut respecter la liberté d’autrui (quitte à ce que ce soit sa volonté farouche de préférer l’Islam ou la révolte à l’intégration et aux lois de la République) que le contraindre à s’intégrer.
On n’oblige pas à aimer.
Cependant, le recours à la force, la présence de l’autorité, me paraissent également nécessaires. Il faut trouver un équilibre entre le Droit et la Force, pour reprendre les mots de Pascal. Parce que, nous le savons, le Droit sans la Force est impuissant.
Et c’est là le second point qui m’a frappé aux cours de ces événements. N’était-ce qu’une impression, ou cela se passait-il effectivement ? Mais j’avais le sentiment qu’au fur et à mesure que les jours passaient, on parlait de moins en moins (à la télé, dans les journaux, à la radio) de Démocratie (je mets une majuscule à dessein), et de plus en plus de République – comme si ces deux notions étaient étrangères l’une à l’autre, ou s’apprêtaient à le devenir.
Tout à coup, j’eus l’étrange sentiment de vivre, non plus en Démocratie, mais en République.
Des hommes politiques parlaient de faire venir l’armée dans les banlieues. Le terme « couvre-feu » lui-même avait une aura martiale, et l’on se demandait si – comme à Tien An Men – les soldats n’allaient pas tirer sur des gamins jetant des pierres. Cela aurait pu arriver. Cela arrivera peut-être. Et c’est ce qu’il faut éviter, absolument. Car nous sommes tous en danger. Je dis bien « tous » car je me sens solidaire de ces jeunes gens.
Nous ne devons pas les abandonner, mais au contraire les aider – autant que faire se peut, et sans jamais les y obliger – à intégrer la société française, l’Europe.
Et cette intégration passe également par la reconnaissance de ce qu’ils sont : désorientés, violents, et responsables. Car si je comprends qu’on puisse chercher à vouloir les excuser, ce qu’ils ont fait est inexcusable. Compréhensible, certainement, excusable, non. On peut les comprendre ; mais ils ont tort.
Et nous ne devons pas leur donner le sentiment qu’ils avaient raison. Nous n’avons pas le droit de glisser dans leur bouche (par l’intermédiaire des médias) cette excuse : « C’est la faute à Sarko ! » Non, ce qui s’est passé s’est passé parce qu’ils l’ont fait. Nous n’avons pas le droit de leur voler leur violence. Elle est à eux. Elle est, pour l’instant, malheureusement, ce qui leur est de plus propre. Alors ne les privons pas de ce qu’ils ont de plus caractéristique en les déresponsabilisant.
Certains politiques ou commentateurs ont peut-être cherché à les excuser et à dire que ce n’était pas de leur faute. Mais ils ne cherchaient pas (à mes yeux) à les protéger, non, mais plutôt à avoir raison à leur place. À avoir raison POUR eux, et non AVEC eux. Au fond, ils voulaient s’attirer les mérites de leur « révolte » (qu’ils enviaient peut-être, secrètement), tout en restant à l’abri des coups…
En ce qui me concerne, il est extrêmement important de mettre ces jeunes gens en face de leurs responsabilités. Et si cela veut dire les envoyer devant les tribunaux, il faut le faire. Sachons les reconnaître aussi comme violents, car c’est déjà quelque chose (d’ailleurs, je les préfère mille fois violents que morts) ; et cessons d’avoir honte. Nous n’avons pas à nous sentir coupables.
Nous ne le sommes pas.
Quand certains commentateurs battent leur coulpe en expliquant que NOUS sommes responsables de ce qui s’est passé parce que NOUS n’avons pas su intégrer nos minorités, ils oublient qu’une intégration se fait à deux, que la France offre tout de même un système éducatif et de santé à faire pâlir d’envie 90% des pays de cette planète, et, surtout, que « s’intégrer » n’est pas obligatoire. Et ne doit jamais l’être. Car à quoi est-on supposé s’intégrer ? À un système jugé, à tort ou à raison, merdique ?
Non merci.
En fait, ces commentateurs me font penser à ces personnes prises en otages et se mettant soudain à défendre leurs ravisseurs. Cette attitude porte un nom : le syndrome de Stockholm ; et je refuse d’en être la victime.
Enfin, la souffrance de ces milliers de jeunes banlieusards issus ou non de l’immigration n’est pas plus importante que celle de centaines de milliers d’autres qui se sont tus, n’ont pas jeté de pierres sur les pompiers et n’ont pas incendié de maternelles. En ce qui me concerne, je préfère mille fois qu’on s’occupe de ceux-ci, plutôt que de ceux-là.
Tant que les hommes politiques continueront de faire croire aux Français qu’ils peuvent pour leur bonheur ce que les prêtres peuvent pour leur place au paradis, et que l’État est une mère poule qui est là pour prendre soin de nous et n’a pas le temps de s’occuper de certains Français (ceux des banlieues) alors qu’elle prend si bien soin des autres (ceux des villes), nous serons dans le faux – et en danger de voir un despote arriver au pouvoir.
Un emploi garanti à vie, un revenu indexé sur l’inflation. Un travail pépère, au service de l’État : peut-être est-ce là ce à quoi aspirent la plupart des Français. Pour ma part, je trouve ça mortifère. Mais ça ne regarde que moi et ce n’est pas le problème.
Le problème, je le crains, c’est que le temps des métaphores n’appartienne un jour au passé, et que ce jour-là il n’y ait des morts et des applaudissements.

(David Camus, novembre 2005, revu en mars 2009, tous droits réservés.)



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Mise à jour le 09 juil 2014 - Rédacteur David Camus - Hébergement Amen - Conception jiga.fr | contact@david-camus.com

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